Spelunca, 4e Série, 20 (1980) N°2 pp 51-54.

LE PLATEAU DE L'HORTUS ET LA GROTTE

DE BEAUGRAND

(Lauret Hérault)

par Jean-Frédéric BRUN (G.E.R.S.A.M.) (1)

(1) Groupe d'Etudes et de Recherches Spéléologiques et Archéologiques de Montpellier.

 

Dans la région Montpelliéraine, la généralisation des techniques lourdes de désobstruction et de pompage a révélé de nouveaux réseaux importants et insoupçonnés. C'est ainsi que le petit causse de l'Hortus, longtemps négligé, possède maintenant trois cavités dépassant le kilomètre. La grotte-exsurgence de Beaugrand est l'une d'elles. Le pompage réalisé en août 1978 par le G.E.R.S.A.M. a permis de porter son développement de 140 à 2 000 m.

PRÉSENTATION

Le plateau calcaire de l'Hortus est situé à une vingtaine de kilomètres au Nord de Montpellier, aux confins de l'Hérault et du Gard. La grande falaise qui le limite au Sud et qui fait face au Pic Saint-Loup est très pittoresque et visible de loin.

L'Hortus appartient aux karsts sous-cévenols parmi lesquels il occupe une place originale. Il s'agit d'une dalle isolée de calcaire crétacé, exhumée par l'érosion, qui surmonte les terrains jurassiques avoisinants. Délimité au Nord-Ouest et au Sud-Est par des failles du système cévenol, ce bloc a peu souffert des phases tectoniques néo-crétacée et bartonienne qui ont fortement affecté les environs. Seule une flexure, que C. Cornet date de la fin du Crétacé, en fit une légère cuvette.

De facon schématique, le causse comprend un aquifère supérieur composé de calcaires miroitants du Valanginien supérieur, surmontant un niveau marno-calcaire semi-imperméable appartenant au Valanginien inférieur. L'aquifère Valanginien supérieur fonctionne donc comme un karst suspendu, dans lequel les eaux circulent sur le plafond imperméable entre 40 et 120 m de profondeur pour aller résurger à la périphérie du plateau.

La salle d'entrée de l'exsurgence de Beaugrand. Dans le remplissage surcreusé par les écoulements actuels, on retrouve de nombreux tessons témoignant d'une occupation préhistorique. (photo Jean Chéry, G.E.R.S.A.M.).

Comme sur le Larzac Nord où les marnes du Lias isolent deux aquifères superposés, ce karst suspendu s'engorge lors des forts orages hivernaux et des lacs se forment à la surface du plateau, alimentés par des résurgences portant le nom local de boulidous (de l'occitan bolidor, lieu où se manifeste un bouillonnement). Au boulidou A de Puits Bâtit, la mise en charge semble se faire sur plus de trente mètres. Il est très spectaculaire de parcourir alors ce paysage qu'on a connu aride et désertique et où l'on peut suivre des torrents de plus d'un mètre cube/seconde. Les jaillissements d'eau entre les pierres ont été comparées par un prospecteur qui connaît bien le causse à de « petits chiens blancs se roulant sur le sol ». Cette métaphore pittoresque et démonstrative méritait d'être rapportée!

Représentation schématique de l'aquifère supérieur du Causse de l'Hortus avec mise en place des principaux réseaux avec leur bassin d'alimentation présumé (modifié d'après P. Dubois, 1972). l : Grotte-exsurgence de Beaugrand (Vaugrand); D : 2 000 m. - 2 : Calaven de la Séoubio (Séuvia); D: 480 m; P: - 40. - 3: Calaven du Capucin; P: - 26. - 4: Foux de Lauret, D: 4 500 m. - 5: Boulidou des Embruscalles; D : 11 m. - 6: Foux de Pompignan et grotte des Lauzières; L : 3 400 m. - 7: Fontaine du Roc; D: 20 m. - 8: Réseau Baume-Gorniès-Varlongue; D : 700 m; une coloration réalisée en 1977 par Henri Paloc a mis en évidence sa capture par le réseau du Lamalou. - 9 : Sources du Lamalou (Lamalor); D : 600. - 10 : A ven du Rouet ou regard des Camps; P:- 80 m. 11 : Event des Camps; P=-12 m.

HISTORIQUE

L' Hortus est demeuré longtemps méconnu. Si au début du siècle l'archéologue Maurice Gennevaux décrit la grotte de l'Hortus dans le cadre de ses travaux spéléologiques sur la région du Pic Saint-Loup, et si Robert de Joly reconnaît dans les années 30 l'aven du Rouet, il faudra attendre les travaux de Bernard Gèze en 1936, puis ceux du Groupe Spéléologique Gangeois (A. Bancal et G. Valet) en 1950, pourvoir ce massif faire l'objet d'études d'ensemble.

Le Spéléo-Club de Montpellier (M. Laurès) et le G.E.R.S.A.M. (René Roux) poursuivent ces travaux. En 1969, René Roux publie une plaquette de 35 pages intitulée Spéléologie du Causse de l'Hortus, où sont situées et décrites 120 cavités. Paul Dubois reprendra ces éléments dans un article de synthèse, fondamental pour la connaissance du massif, publié en 1972.

En 1975, notre maître et ami Henri Paloc, spéléologue bien connu et directeur régional du B.R.G.M. à Montpellier, entreprend des travaux hydrogéologiques de grande envergure avec pompage et désobstruction systématiques des résurgences. Des notions nouvelles sont apportées : capture du réseau Baume-Gorniès-Variongue par la source du Lamalou, profondeur de 80 m atteinte en plongée dans le siphon de l'aven du Rouet... Ces travaux toujours en cours et qui dépassent le cadre purement spéléologique révèleront sans doute encore bien des choses passionnantes.

Pour les spéléologues, c'est en 1976 que l'Hortus cesse d'être un « petit causse », avec la découverte par l'Association Spéléologique Nîmoise des 3 400 m de la belle grotte des Lauzières. Dès lors les choses vont aller vite : le pompage de Beaugrand, raté en 1977, est réalisé en 1978 par le G.E.R.S.A.M. et donne 2000m de galeries. En 1979, le Spéléo-Club Alpin Languedocien découvre 3 500 m de galeries à la Foux de Lauret, exploration encore non terminée. De petit karst modeste de la région des garrigues, l'Hortus devient le point chaud de la spéléologie Nord-Montpelliéraine. Des équipes de désobstructeurs enthousiastes et acharnés s'y croisent tous les dimanches, d'autres cavernes prometteuses sont entrevues... Il est vraisemblable que les années 80 verront de nouvelles découvertes sur ce causse étonnant dont la superficie ne dépasse pas 45 km2 et sous lequel Henri Paloc envisage l'existence probable de plus de 50 000 m de galeries...

Ajoutons qu'outre ses intérêts hydrogéologique et spéléologique, le massif calcaire de l'Hortus est un des hauts lieux de la préhistoire locale, avec son four crématoire néolithique (aven n° 1 des Chênes fouillé par P. Vincent) et Surtout ses vestiges moustériens étudiés par H. de Lumley qui en a tiré des conclusions de tout premier ordre sur le cadre de vie et les moeurs des Néanderthaliens.

Grotte de Beaugrand (photo Jean Chéry, G.E.R.S.A.M.) Au point bas de la salle de la photo N°1, un conduit étroit au fond d'un entonnoir draine les eaux vers l'entrée inférieure.

L'EXSURGENCE DE BEAUGRAND

Cette caverne avait été méconnue par Bernard Gèze, aiguillé par erreur en 1938 sur un calaven voisin sans grand intérêt. Le 8 juin 1947, le Spéléo-Club de Montpellier explore la grotte jusqu'au premier siphon (142 m). En 1970, le G.E.R.S.A.M. tente un pompage par gravitation qui s'avère infructueux. Une plongée est alors réalisée en collaboration avec le Groupe d'Etude et de Plongée Souterraine de Marseille (G.E.P.S.) alors dirigé par J.-L. Vernette. Le siphon, long de 61 m et profond de 4 m, est franchi et donne sur 40 m de galeries étroites semblant continuer.


Dans la perspective d'un pompage, Henri Paloc et Anne-Marie Lacombe ouvrent une entrée supérieure plus commode d'accès, et un premier pompage est entrepris par l'équipe du G.E.R.S.A.M. avec le matériel du B.R.G.M. en août 1977. Une défaillance du groupe électrogène le fait échouer au dernier moment.


Le pompage est repris du 24 au 26 juillet 1978 et permet d'assécher le siphon. Le 27, déséqu!Pement et reconnaissance de 700 rn de galeries. Le 28, 370 m de galeries nouvelles et 973 m de topographie. Le vendredi 1er septembre 1978 sont encore topographies 91 m.

SITUATION:

Commune : Lauret (Hérault); carte I.G.N. St-Martin-deLondres, N° 3-4; 722,63 x 171,20 x 177 m.

Accès : route D. 1 7 en allant du hameau de Cazeneuve à la ferme du Capucin. Un chemin de chars s'en détache à mipente et passe aux environs de la cote 286. Il cesse d'être carrossable après 500 m. L'exsurgence s'ouvre dans le cirque en contrebas.

ENTRÉE:

L'entrée de Beaugrand est assez typique des résurgences de l'aquifère supérieur. Dans son ouvrage de base sur le massif, Relations karst-fracturation sous le Causse de l'Hortus, notre ami le géologue Bernard Sauret en donne une description : elle est située au contact entre les calcaires bioclastiques et les marno-calcaires à bancs minces, où elle est creusée selon une diaclase juste au-dessus d'un niveau de ripage banc sur banc marquant le début des calcaires marneux. « Il est clair, écrit Bernard Sauret, que la karstification développée sur une diaclase s'arrête sur ce ripage qui la décale. L'eau a profité de cette fracture verticale puis a cheminé horizontalement sur joint de stratification. Dans ce cas, la différence de perméabilité, et l'important ripage banc sur banc entre les deux formations, calcaire bioclastique et calcaire marneux, expliquent la situation de l'exsurgence. »

PARTIE CONNUE:

Le porche décrit ci-dessus troue la falaise du cirque à deux mètres de hauteur. Il mesure 1,5 m sur 1 m et se poursuit par un boyau étroit qui débouche, après 30 m, dans une salle de 10 x 8 x 5 m.

Vers le Nord, cette salle communique avec la surface par une nouvelle entrée à + 4,75 m, ouverte en 1977 par H. Paloc, et qui débouche sur une vire supérieure du cirque. Cette entrée a été précieuse pour le pompage. Ses coordonnées Lambert sont 722,61 x 171,21 x 182 m.

Vers le Sud, cette grande salle (qui a livré des poteries préhistoriques) se prolonge par une galerie large et basse aboutissant après 50 m au siphon. Cette galerie est dédoublée latéralement par deux boyaux plus étroits qui rejoignent le siphon.

Le développement de la partie connue est de 142 m.

 

LE SIPHON (Siphon Cécile):

Il mesure 61 m (point bas à - 4 m).

Le départ du siphon Cécile en périuode de crue moyenne en Février 1980 (photo Jean Chéry, G.E.R.S.A.M.). remarquer le pendage NE des calcaires miroitants, responsable de la capture des écoulements de la bordure ouest du causse par le synclinal du Lamalou souterrain.

 

LES GALERIES EXPLORÉES EN 1978:

 

Le siphon se poursuit par 40 m de galeries bourbeuses.

Mais immédiatement à son débouché, une cheminée donne accès à un étage supérieur bifurquant après 10 m en un réseau Nord et un réseau Ouest.

Le réseau Nord, après 149 m d'étroitures assez éprouvantes, donne accès à 260 m de galerie 1 x 1 à 2 x 2 m se terminant sur deux voûtes mouillantes.

Le réseau Ouest est plus intéressant.

Une série de 257 m de méandres spectaculairement érodés aboutit au Puits Carrine (12 m, très glaiseux) au fond duquel les dimensions s'accroissent. La galerie aboutit à un siphon après 36 m. Une dérivation latérale court-circuite ce siphon et aboutit à une belle galerie de type « phreatic tube » de 2 x 2 à 4 x 3 m : la rivière Irène, qui se termine au Nord sur un lac profond où l'eau tangente la voûte. La rivière Irène est longue de 94 m.

Un diverticule s'embranchant entre le siphon Marylou et la rivière Irène aboutit, après 118 m, sur un siphon (siphon Babette). Il semble que cette partie, qui se dirige vers la galerie Nord, soit en communication avec celle-ci et que son siphon corresponde avec un des deux siphons signalés plus haut.

 

CONCLUSIONS:

La longueur totale de Beaugrand est de 1279 m topographiés. Le développement total topographie est de 1512 m, et ces chiffres passent respectivement à 1444 et 1702 m si l'on compte des galeries dont il n'a été dressé qu'un croquis sommaire. Il semble que le développement total exploré dépasse les 2000 m.

La topographie a été réalisée au topofil (topofil Petzl - compas Chaix reconnaissance).

Les possibilités de Beaugrand semblent minces. Aucun courant d'air ne s'est manifesté quand le siphon s'est désamorcé.

Les sept siphons qui arrêtent l'exploration sont d'accès malaisé et un portage de bouteilles semble impossible dans ces méandres exigus.

Il reste à compléter la topographie et c'est ce à quoi nous nous consacrerons au cours d'un prochain pompage.

Cette jolie exploration a été rendue possible par l'aide généreuse, et désintéressée de notre maître et ami Henri Paloc.

Qu'il trouve ici exprimée notre plus profonde gratitude.

 

BIBLIOGRAPHIE

LAURES (M.) - 1948 - Explorations souterraines dans l'Hérault. Activités du S.C. de Montpellier, campagne 1947. Ann. de Spél., 1948, fasc. 4, p. 21 8.

ROUX (R.) - 1969 - Spéléologie du Causse de l'Hortus. Bulletin spécial du GERSAM.

DUBOIS (P.) - 1 972 - Notes karstologiques sur le Causse de l'Hortus. Etudes quaternaires, mém. n° 1, pp. 39-51.

CORNET (C.) - 1972 - Etude géomorphologique du massif de l'Hortus. Etudes quaternaires, mém. n° 1, pp. 23-38.

SAURET (B.) - 1977 - Relations karst-fracturation sous le Causse de l'Hortus. Publ. à compte d'auteur.

FABRE (J.-L.) et LANDRY (P.) - 1979 - L'émergence des Lauzières (Gard). Spelunca, n' 1, pp. 9-10.

XXX - 1979 Exsurgence de Beaugrand. Bull. GERSAM, n° 8 (plan).

 

Des anecdotes?
Savez vous que certains croient que ce réseau est mythique?
Or il n'en est rien... Lisez ici la
terrible saga de Beaugrand.

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Si le virus de l'Hortus vous a infecté pour la vie, ne manquez pas l' Inventaire spéléologique du Causse de l'Hortus (Hérault), oeuvre culte de René Roux, gourou karstoplanétaire du GERSAM Montpellier (Hérault).